lundi 26 septembre 2016

Conte : Le démon qui se nourrissait de colère

À une certaine époque vivait un démon au régime particulier : il se nourrissait de la colère des autres et, comme son terrain de chasse était le monde humain, il ne manquait pas de nourriture. Il lui était très facile de provoquer des querelles de famille, des haines nationales et raciales. Même causer une guerre était un jeu d’enfant pour lui. Chaque fois qu’il réussissait à déclencher une guerre, il se gavait sans plus d’efforts car, une fois qu’une guerre est déclarée, la haine se multiplie de son propre élan et touche même les personnes aimables en temps ordinaire. C’est ainsi que la nourriture du démon devint si riche qu’il devait parfois se retenir de trop manger et se contenter de grignoter un petit morceau de ressentiment qui se trouvait à portée de main.

Cependant, comme cela arrive souvent lorsqu’on a trop de succès, le démon commença à être blasé et, un jour où il s’ennuyait, il se dit : « Pourquoi ne pas essayer dans la sphère des divinités ? » Après réflexion, il choisit le paradis des 32 déités gouverné par Sakka. Il savait que seules quelques-unes de ces divinités avaient complètement éliminé les entraves de la négativité et de l’aversion, même si elles étaient bien au-dessus des petites querelles mesquines et égoïstes. Alors, de par son pouvoir magique, il se transféra dans ce paradis et eut la chance d’arriver à un moment où le roi Sakka était absent. Il n’y avait personne dans la vaste salle d’audience et, sans hésiter, le démon s’assit sur le trône vide de Sakka, attendant patiemment que quelque chose se produise qui lui apporterait, espérait-il, un bon repas. Bientôt quelques déités entrèrent dans la salle et eurent du mal à en croire leurs yeux lorsqu’elles virent cet horrible démon au sourire moqueur affalé sur le trône. Une fois revenues de leur surprise, elles se mirent à crier et à se lamenter : « Horrible démon, comment oses-tu t’asseoir sur le trône de notre roi ? Quelle audace incroyable ! Quelle offense ! Tu devrais être jeté en enfer, tête la première, tout droit dans un chaudron bouillant ! Tu devrais être écartelé vivant ! Hors d’ici ! Retire-toi ! »

Mais, plus les dieux étaient en colère, plus le démon se réjouissait. À vue d’œil, il grossissait en taille, en force et en puissance. Et puis, la colère qu’il absorbait dans son système commença à ruisseler de son corps sous forme d’une brume fumeuse aux tons rougeoyants. Cette aura de mal maintenait les divinités à distance et leur rayonnement en était affaibli.

Soudain, une vive lumière apparut à l’autre extrémité de la salle et grandit jusqu’à devenir éblouissante. Émergeant de cette lumière, Sakka, le roi des divinités, apparut. Lui qui était fermement entré dans le Courant irréversible qui mène au Nirvana, demeura imperturbable en voyant le démon. L’écran de fumée créé par la colère des divinités s’écarta lorsqu’il s’approcha lentement et poliment de celui qui avait usurpé son trône.

« Bienvenu, ami ! Reste assis, je t’en prie. Je peux prendre un autre siège. Puis-je t’offrir la boisson de l’hospitalité ? Notre amrita n’est pas mauvais, cette année mais tu préfères peut-être quelque chose de plus fort comme le Soma védique ? »

Tandis que Sakka s’exprimait aimablement ainsi, la taille du démon diminua rapidement jusqu’à devenir minuscule puis il disparut complètement, laissant derrière lui un parfum de fumée malodorante qui ne tarda pas non plus à disparaître.

Histoire racontée par Nyanaponika Thera, basée sur le Samyutta Nikaya, Sakka Samyutta, No. 22

Ce récit date de l’époque du Bouddha et pourtant, même aujourd’hui, plus de 2500 ans plus tard, il semble que notre monde soit hanté par des hordes de démons qui se nourrissent copieusement de la colère de millions d’êtres dévoués à leur cause sur toute la terre. Les feux de la haine et de fulgurantes vagues de violence menacent d’engloutir l’humanité. À sa base, au niveau individuel, la société est empoisonnée par le conflit et la discorde qui se manifestent par des pensées et des paroles de colère, et par des actes de violence. N’est-il pas temps de mettre fin à cette attitude autodestructrice des hommes esclaves de leurs impulsions de haine et d’agressivité qui ne servent qu’à nourrir des forces démoniaques ? Cette histoire raconte comment les démons de la haine peuvent être exorcisés par le pouvoir de la gentillesse et de l’amour. Si ce pouvoir de l’amour peut être testé et prouvé au niveau individuel, dans le vaste réseau des relations personnelles, l’ensemble de la société et du monde ne manqueront pas d’en être touchés.






Source :  le Dhamma de la Forêt

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire