lundi 9 mars 2015

"La bienveillance et la compassion dans le bouddhisme" par Jérôme Ducor

Nous vous proposons ce texte de Jérôme Ducor car il présente les concepts de bienveillance et de compassion dans le bouddhisme, tout en intégrant le point de vue chrétien catholique et protestant en fin d'article. Bonne lecture !


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"Bien que le bouddhisme demeure encore mal connu en Occident, il y jouit pourtant d'une réputation certaine du fait de sa non-violence, de son pacifisme et de sa tolérance. Cela est vraisemblablement dû, pour une large part, à la place importante occupée dans le bouddhisme par les notions de bienveillance et de compassion.


La bienveillance (sanskrit : maitrî) y est comprise comme le sentiment visant à procurer le bonheur à tous les êtres, tandis que la compassion (karunâ) consiste à vouloir les délivrer tous de la douleur. Sans doute n'est-il pas inutile de rappeler ici, pour les méditer, ces paroles du Buddha concernant l'amour, et qui doivent être accomplies par "celui qui recherche le bien" :
"Que tous les êtres soient heureux! Qu'ils soient en joie et en sûreté! Toute chose qui est vivante, faible ou forte, longue, grande ou moyenne, courte ou petite, visible ou invisible, proche ou lointaine, née ou à naître, que tous ces êtres soient heureux! Que nul ne déçoive un autre ni ne méprise aucun être si peu que ce soit; que nul, par colère ou par haine, ne souhaite de mal à un autre. Ainsi qu'une mère au péril de sa vie surveille et protège son unique enfant, ainsi avec un esprit sans limites doit-on chérir toute chose vivante, aimer le monde en son entier, au-dessus, au-dessous et tout autour, sans limitation, avec une bonté bienveillante infinie. Étant debout ou marchant, assis ou couché, tant que l'on est éveillé, on doit cultiver cette pensée. Ceci est appelé la suprême manière de vivre."
(Suttanipâta, I, 8. Cité in Rahula, p. 125)

Les récits édifiants des jâtaka relatant les existences antérieures du Buddha Shâkyamuni ont également popularisé son idéal altruiste, qui se concrétise en particulier par le don de son corps - pour nourrir une tigresse affamée sur le point de dévorer ses propres petits, de sa chaire, de sa tête, de ses yeux, de sa moelle et de son cerveau. (Lamotte, Traité 1, p. 143, n. 1; 2, p. 712-718, 751-753, 979-983)


Le bouddhisme se présentant comme une voie spirituelle complète, c'est-à-dire une progression vers un but en fonction d'une pratique, ces notions de bienveillance et de compassion ne sauraient être considérées d'un point de vue purement spéculatif mais doivent s'intégrer dans la "culture mentale" qu'il préconise. De fait, associés à la joie et à l'équanimité, la bienveillance et la compassion constituent les quatre "pensées immesurables" (apramâna), résumées dans cette quadruple aspiration que le pratiquant doit orienter successivement vers les êtres dans les dix directions de l'univers :

"Puissent tous les êtres vivants posséder le bonheur et sa cause,
Puissent tous les êtres vivants être séparés de la souffrance et de sa cause,
Puissent tous les êtres vivants ne jamais être séparés du bonheur qui ne connaît aucune souffrance,
Puissent tous les êtres vivants demeurer dans l'équanimité sans attachement ni répulsion de près ni de loin !"


Pourtant, et malgré leurs qualités intrinsèques, la bienveillance et la compassion exerçés dans le cadre des "quatre immesurables" ne constituent que des vertus relativement médiocres. Selon les commentaires (Lamotte, Traité 3, p. 1239-1273), ils contribuent ainsi à ébranler ou à écarter les passions qui se dressent sur le chemin menant à l'éveil, mais en aucun cas ils ne sauraient éliminer ces passions. En fait, leur exercice conduit à une renaissance dans l'une ou l'autre des demeures des dieux (deva).

En effet, et contrairement à ce que l'on pense souvent, le bouddhisme n'est pas à strictement parler athée, en ce sens - et en ce sens seulement - qu'il reconnaît l'existence d'une condition divine (Lamotte, Histoire du bouddhisme indien, p. 759 ss;Traité 1, p. 142 en note) . Commentaire de Voie Eveillée du Coeur : pour moi, dire que le bouddhisme n'est pas strictement athée car il reconnait l'existence d'une condition divine n'est pas juste. Les dieux font partie une classe d'êtres au même titre que les êtres des enfers, humains ... et il n'est pas question de les vénérer. La Voie enseignée par le Bouddha vise à nous libérer définitivement du samsara, cycle des morts et des naissances quelque soit la classe d'être (les dieux et demi-dieux sont dans le samsara comme les humains, les animaux ...). Avec le genre humain, elle constitue même l'une des deux bonnes destinées, par opposition aux trois mauvaises destinées des animaux, des esprits affamés (preta) et des enfers. Cependant les dieux sont eux aussi soumis au cycle des naissances et des morts, de sorte qu'à la fin de leur existence paradisiaque, ils peuvent tout aussi bien retomber dans de mauvaises destinées, en fonction de leurs actes passés (karman). À tout prendre, diront les exégètes, la situation des dieux est même plus infernale que celle des enfers, car leur bonheur provisoire les détourne de l'aspiration à l'éveil (bodhi), qui seule leur permettra de s'affranchir de la souffrance universelle.


À cet égard, la bienveillance et la compassion des "quatre illimités" sont bien inférieurs à la "grande bienveillance" et à la "grande compassion" (mahâ-maitrî mahâ-karunâ), qui, avec la sagesse (prâjñâ), sont constitutifs de la réalisation des buddha parfaitement accomplis. C'est dans le cadre du bouddhisme du Grand Véhicule (mahâyâna) que se dévelopera tout spécialement cet idéal altruiste, qui s'exprime dans le voeu de non plus se délivrer simplement de la souffrance, mais de devenir effectivement un buddha parfaitement accompli afin de pouvoir ensuite guider tous les êtres vers la délivrance. Ce voeu, ou "pensée de l'éveil" (bodhicitta), se détaille dans les "quatre voeux universels" suivant:
"Les êtres vivants innombrables, je m'engage à les délivrer.
Les passions innombrables, je m'engage à les trancher.
Les doctrines innombrables, je m'engage à les connaître.
L'éveil insurpassable, je m'engage à le réaliser."


Celui qui a produit un tel voeu est un "bodhisattva", ou "être visant l'éveil", dont la carrière se déroule en dix grandes étapes, au cours desquelles il développe notamment les six "perfections" (paramitâ) du don, de la discipline, de la patience, de l'énergie, de la méditation et de la sagesse.
Une étape déterminante est réalisée par le bodhisattva lorsque celui-ci atteint la huitième des dix étapes, car à partir de celle-ci il se trouve assuré d'obtenir inéluctablement l'éveil, la suite de son parcours se déroulant spontanément et sans effort. L'accès à ce huitième stade, baptisé "Inébranlable", est déterminé par l'obtention définitive de "l'endurance de la non-naissance des choses" (anutpattika-dharma-ksânti) (Ducor, Le Sûtra d'Amida, p. 30-33).


Ce terme déroutant désigne en fait ce que l'on peut bien considérer comme "la pierre angulaire du Mahâyâna" (Lamotte, L'enseignement de Vimalakîrti, p. 411) ; il nécessite donc quelques explications. Au cours de sa carrière, le bodhisattva développe en effet, de plus en plus, sa perfection de sagesse, lui permettant, en dernière analyse, de reconnaître non seulement l'inexistence des êtres mais aussi l'inexistence des choses qui les composent; grâce à cette opération, le bodhisattva s'affranchit de ce moteur des renaissances qu'est l'illusion.
C'est une des données communes à toutes les écoles du bouddhisme que les individus (pudgala) sont dépourvus de nature propre (svabhâva), c'est-à-dire d'un substrat particulier, pour la simple raison qu'ils ne sont qu'un conglomérat de différents éléments (skandas) dont aucun ne peut prétendre à la prééminence sur les autres. En fait d'identité, un individu n'est qu'un assemblage provisoire d'éléments hétérogènes réunis par la synergie d'actes antérieurs; c'est l'inexistence de l'individu (pudgala-nairâtmya) et, en particulier, la négation de l'âme individuelle (anâtman) (Lamotte, Traité 1, p. 32, 67-69; et 2, p. 735-750; Histoire du bouddhisme indien, p. 29-31) .
Le bouddhisme lui-même est particulièrement conscient de l'originalité de cette analyse:
"Il n'y a pas de délivrance en dehors de cette doctrine [du Buddha], car les autres doctrines sont corrompues par une fausse conception du 'moi'."
(de La Vallée Poussin, L'Abhidharmakosha, ch. 9, p. 230)


Mais le Grand Véhicule - non sans logique - appliquera également cette analyse aux éléments (dharma) eux-mêmes, puisqu’aucun d'eux ne comprend non plus de substance 
propre, ainsi que l'a formulé le célèbre Nâgârjuna (IIe siècle), fondateur de l'école de la Voie moyenne (Mâdyamika):
"Ni de soi, ni d'autrui, ni de l'un et de l'autre, ni indépendamment des causes ne sont produites des choses, où que ce soit, en quelque temps que ce soit, quelles qu'elles soient."
(Mûla-madhyamaka-kârikâ, I, 1. Cf. Lamotte, L'enseignement de Vimalakîrti, p. 408-411. Hôbôgirin, p. 476)

Rien ne naissant de rien, mais seulement sous l'effet de causes et de conditions elles-mêmes sujettes à ce conditionnement universel, tout est vide (shûnya) de nature propre, ce qui constitue le vrai caractère des choses. Or, comme le bodhisattva exerce sa bienveillance-compassion en parallèle avec sa sagesse, il en vient à découvrir finalement qu'il oeuvre pour le salut d'êtres n'existant pas, et, aussi bien, d'un but - l'éveil - lui-même inexistant.
Cette expérience n'est évidemment pas anodine. Les textes décrivent cette perception de la réalité comme "l'endurance" de la non-naissance des choses (anutpattika-dharma-ksânti) : c'est dire ce que cette découverte représente de pénible, puisqu'elle porte en elle-même la réduction au vide de cet ego qui se croyait réellement existant.
Ce qui vaut pour les bodhisattva vaut à plus forte raison pour les buddha parfaitement accomplis:
"Les buddha auraient beau chercher un seul être dans les dix directions qu'ils ne le trouveraient pas; et quand ils éprouvent bienveillance et compassion, ils ne saisissent pas la caractéristique de l'être".
(Lamotte, Traité 3, p. 1716)

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