vendredi 20 février 2015

"Appelez-moi par mes vrais noms", poème de Thich Nhat Hanh

Appelez-moi par mes vrais noms


Ne dites pas que je pars demain, car j'arrive encore aujourd'hui.

Regardez bien : j'arrive à chaque seconde pour être un bourgeon sur la branche au printemps, pour être un petit oiseau aux ailes encore fragiles, qui apprend à chanter dans un nouveau nid, pour être une chenille au cœur d'une fleur, pour être un joyau qui se cache dans la pierre.

J'arrive encore, pour rire et pleurer, pour avoir peur et espérer, le rythme de mon cœur est la naissance et la mort de tout ce qui vit.

Je suis l'éphémère qui se métamorphose à la surface de la rivière, et je suis l'oiseau qui, lorsque vient le printemps, arrive à temps pour gober l'éphémère.

Je suis une grenouille nageant gaiement dans l'eau claire de l'étang, et je suis la couleuvre qui s'approche en silence pour se nourrir de la grenouille.

Je suis l'enfant ougandais, tout en peau et en os, mes jambes sont aussi minces que des tiges de bambou, et je suis le marchand d'armes qui vend ses armes de mort à l'Ouganda.

Je suis la fillette de douze ans, réfugiée sur une frêle embarcation, et qui se jette à la mer après avoir été violée par un pirate, et je suis ce pirate, mon cœur ne pouvant pas encore voir et aimer.

Je suis un membre du bureau politique, et j'ai le pouvoir entre mes mains, et je suis l'homme qui doit payer sa dette de sang à son peuple et qui se meurt lentement dans un camp de travaux forcés.

Ma joie est comme le printemps, si chaude qu'elle fait éclore les fleurs dans tous les chemins de la vie. Ma peine est comme un fleuve de larmes, si pleine qu'elle emplit les quatre océans.

Appelez-moi par mes vrais noms, afin que je puisse m'éveiller, et que les portes de mon cœur puissent s'ouvrir, les portes de la compassion.


Thich Nhat Hahn, mai 1982.

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